Sur le quai de la gare, j’attends le train de la suite de ma vie

dans la paume de ma main, des morceaux de mosaïque
des morceaux ramassés au pied d’un mur de mosaïque séparant les luxueuses résidences en bord de mer du township voisin | près de Port Nolloth, Afrique du Sud | mai 2009

Sur le quai de la gare, j’attends le train de la suite de ma vie. Il faut du temps pour réparer, soigner, reconstruire. Bien plus que l’on le souhaiterait, que l’on nous l’accorderait, aussi. J’ai été soutenu bien plus que je ne l’aurais imaginé. Quand on a la chance comme moi d’avoir des parents qui aiment, aident, écoutent et jamais ne jugent. A tout le moins, ne jugent pas leur progéniture. Le nid est toujours là, douillette la chambre de l’adolescent que je fus, réparateur le feu de cheminée et les bons plats, toutes choses semées, cultivées, arrosées, cueillies, cuisinées avec le cœur et les saisons. On parle peu dans la famille. L’amour filial ne s’embarrasse pas de mots, il s’est manifesté jour après jour en actes, en don de soi. Non, je n’idéalise pas mes parents, ma famille. Je les aime avec leurs non-dits, leurs maladresses.

J’ignore le tournant qu’aurait pris ma vie s’ils n’avaient pas été là, à mes côtés, lorsqu’il y a bientôt deux ans j’envoyai tout promener, violemment et sans préavis, pour partir en voyage. Un voyage intérieur. Un voyage au bout du monde dont il me reste encore d’extraordinaires morceaux au tréfonds de l’âme. Quand on sonde son être, avec l’honnêteté dont on est parfois capable, on découvre de drôles de choses. J’ai scruté droit dans les yeux ma part d’ombre. Ça, c’est fait. Au large, perdu sur les eaux partageant l’Océan Atlantique et l’Océan Indien, j’ai vu les requins, la beauté du monde, et j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps. Des inconnus m’ont ouvert leur porte, leur cœur.

Rentré au pays, j’ai grandi, réparé les jouets qu’il m’était donné de réparer. J’ai de nouveau pris part au jeu social et professionnel, payé mes dettes, découvert en moi des trésors d’énergie insoupçonnée. De joie. Des bienfaiteurs ont pansé mes plaies à coup de vêtements, de voyages, de livres, de repas, de cadeaux, de jazz, de virées en scooter, de clés ouvrant sur un champ de possibles. Un jour j’écrirai pour ces hommes et ces femmes qui sont allés au guichet de leur banque et, un sourire candide accroché aux lèvres, m’ont tendu une liasse de billets. Donné. Avec pour seule contrepartie un merci.

Puis évaporés, ailleurs, sur d’autres chemins, ces gens. Je suis immensément reconnaissant envers ces êtres, anges qui ont traversé ma vie, et mon père, ma mère, ma sœur, mon amie que j’ai abandonnée. Sur le quai de la gare, j’attends le train de la suite de ma vie.



billet publié sur des fraises et de la tendresse en décembre 2010

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