Léviathan à la Criée

Léviathan à la Criée
je suis entré, il faisait jour ; je suis sorti, il faisait nuit

Un dimanche après-midi à La Criée, Théâtre national de Marseille sous la direction de Robin Renucci. Dans la salle Déméter qui abrite environ 800 spectateurs, une voix masculine déclame un message enregistré : à partir de maintenant, les places ne sont plus numérotées, qui déclenche des remous dans l’assemblée. Le public confortable ne l’est finalement plus. On s’enquiert d’une meilleure place, zut quelqu’un l’a prise avant soi. Je demeure immobile, j’observe et je m’amuse.

Ça fait un bail que je n’ai pas été au théâtre. Que je n’ai pas entendu une salle bruisser d’impatience ou se secouer de soubresauts, de toussotements, de rires francs ou contenus et parfois d’agacement. Cet homme qui se lève avant la fin et bougonne ostensiblement : y en a marre d’être pris en otage et s’en va. Envie de lui tapoter l’épaule et lui dire : les mots ont un sens, y a pas de mort, y a pas de blessé, y a encore moins une prise d’otages. La fin vous perturbe ? Partez sur la pointe des pieds.

C’est la fin de la 3e représentation à Marseille de Léviathan. Lorraine de Sagazan a conçu et mis en scène le texte de Guillaume Poix, inspiré de faits réels. Le sujet est âpre : la brutalité d’une justice expéditive, étouffée par la politique du chiffre et des comparutions immédiates, aberrantes, et des peines disproportionnées. La forme donnée aux cas concrets et minutés (un décompte s’affiche en fond de scène) est surréaliste, elle souligne l’absurdité, la violence, la déshumanisation. Un voile délicat et mouvant forme une sorte de chapiteau imaginé par la scénographe Anouk Maugein. On est presque au cirque, dans une arène où s’ébattent juge, procureur, avocats, accusés et même un cheval qui incarne la liberté, peut-être. C’est déroutant. C’est très beau.

Photo : Simon Gosselin ©

🚨Spoiler 🚨La scène est figée. Le décompte égrene en silence les minutes et les secondes. La salle est encore dans la pénombre. Pas de rideau qui se baisse, pas de noir, qui annoncent la fin. Les spectateurs indécis applaudissent par grappes puis se ravisent puis une autre grappe applaudit puis se tait. L’homme devant moi s’agace et s’en va, bon débarras. J’accepte volontiers la fin et ce décompte implacable : j’absorbe les dernières images du spectacle, je cherche des mots pour le définir, je le digère. Le décompte affiche 16 minutes. Noir, applaudissements.

L’équipe artistique, la note d’intention, les prochaines dates près de chez vous, le projet Léviathan : tout est là 👈

Le texte Léviathan (matériau) de Guillaume Poix est édité aux éditions Théâtrales.

Commentaires

  1. Claire

    Et c’était ma première fois à La Criée, royal !

  2. Il y a une éternité que je ne suis pas allée au thêatre ni à l’opéra ni ni ni et pourtant… Je ne suis pas née de la dernière pluie et donc j’ai vu jouer Francis Blanche, Michel Serrault, entendu Ray Charles. J’ai même assisté à une conférence d’Alain Colas. Et ben je prends tout d’un coup un sacré coup de vieux…

    • Parmi les artistes morts que j’aie pu voir ou côtoyer : René de Obaldia, un Académicien (Immortel comme le veut la tradition mais qui a rendu l’âme (à qui ?), Robert Hossein irrascible notoire et néanmoins metteur en scène de grandes fresques. Et des vivants, plein.

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