La très vieille dame à l’arrêt Paulette

La très vieille dame à l’arrêt Paulette
la fresque a disparu, il reste ma photo © monsieur fraises

J’avais oublié de rapatrier ce billet roudoudou. Je répare l’impair :

Je m’en vais retirer un courrier recommandé au bureau de poste de Chutes-Lavie. Une dame chouine. Le distributeur de billets à l’intérieur est hors-service, elle refuse d’aller retirer ses sous à l’extérieur, elle aboie après la préposée qui, placide, s’excuse. Pour ma part, j’ai choisi de ne pas râler parce que mon courrier n’avait pas été acheminé vers le bureau habituel et plus proche. J’attends mon tour, je dis bonjour à la préposée. Je dis merci et au revoir dans un sourire, qu’elle me rend. Puis je me dirige vers le supermarché d’à côté. Avant de franchir le seuil du magasin, je me campe sous le mimosa, je ferme les yeux et respire le parfum de l’arbre en fleur. Je trouve ensuite un petit chemin bordé d’herbes folles et d’iris bleus dont j’ignorais l’existence. En contrebas, des maisons individuelles au cœur de la ville. Au loin, on voit la mer, la côte bleue après L’Estaque, les viaducs à flanc de collines. Je contemple la vue.

Je fais mes courses.

Puis j’attends le bus à l’arrêt Paulette.

Une vieille dame s’assied à mes côtés. Elle entame la conversation :

— Ça fait du bien, le soleil.
— Oui.
— Si on attendait le bus de l’autre côté, on serait à l’ombre.
— …

Elle me raconte en quelques minutes des morceaux de sa vie partagée entre Tunis et Marseille. 50 ans de colonies, 50 ans de Marseille, dit-elle, avec un sourire édenté, en un formidable raccourci de 95 ans d’existence. Je me penche souvent pour distinguer ce qu’elle dit car elle parle d’une petite voix couverte par la circulation. Le bus atteint alors l’arrêt Paulette et la dame s’agrippe à mon bras. Je l’aide à monter puis s’asseoir. Elle poursuit son récit, me demande si son bonnet de laine marron n’a pas trop aplati sa coiffure. Elle parle du monde comme il va :

— Il ne faut pas dire des méchancetés sur les gens. Il faut se mordre la langue plutôt que de dire du mal. Le mal, il sort de votre bouche et il abîme le monde. Il faut être bienveillant, et se mordre la langue quand on veut dire du mal, répète-t-elle en fixant sur moi ses yeux d’un bleu clair qui ont vu quatre-vingt-quinze ans de gens, d’histoires et de choses.



J’ai écrit un court billet sur la devanture qui illustre ce billet : aux quatre sœurs 👈

Commentaires

  1. Il en faudrait plus des comme ça. Humaine.
    Merci pour cette jolie histoire.

  2. Ben

    Se mordre la langue, voilà ce que certains responsables politiques devraient apprendre…

  3. Bleck

    En fait, il existe des tonnes et des tonnes d’individus comme la petite Dame de l’arrêt Paulette simplement, on fait trop de publicité aux « autres » les désagréables… alors qu’il suffit de bien vouloir accorder un tout petit peu de temps à ces personnes comme la petite Dame de l’arrêt Paulette.

    Bleck

    • Oh je sais qu’il y a pléthore de gens comme elle. Les mettre en avant fait trop peu le buzz pour s’en soucier, hélas. Mais je ne joue pas ce jeu morbide du tout va mal.

  4. Voici un beau message dont tu es coutumier, la sérendipité d’une belle journée et une belle rencontre ! Tout dans ta photo me plait, même si les quatre soeurs ont semble-t-il définitivement fermé, la déco végétale est toujours réjouissante

  5. Un billet qui fait du bien ! Se mordre la langue, ne faire circuler que de bonnes vibrations et profiter des beautés de la nature. Merci aussi pour le beau dessin de cette devanture.

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